lundi 25 avril 2022

LES SURVIVANTS de Alex Schulman


 LIVRE

Premier livre traduit en français de cet écrivain suédois pour notre plus grand bonheur.On est pris par cette histoire d'une famille qui vit en apparence dans une nature idyllique:la maison en bois,le lac accessible par un chemin,une forêt...de quoi enchanter 3 frères qui s'éclatent en courses folles sur terre et dans l'eau.Mais par petites touches,on découvre des failles dans l'entente fraternelle,dans le couple des parents et la tension s'intensifie au fur et à mesure des chapitres.L'atmosphère devient pesante et le malaise s'installe.

L'originalité réside dans la construction à rebours du récit.On remonte les heures d'une journée dans le présent où les frères sont devenus adultes en alternance avec des événements de l'enfance dont l'un se révélera marquant pour tous.Vers la fin,il y aura ce moment de bascule,cette rupture qu'on n'avait absolument pas vue venir et qui est la garantie d'un roman réussi.C'est très fin et bien déroutant.A recommander. 

samedi 16 avril 2022

Grande Couronne de Salomé Kiner

 

LIVRE

Ce roman sélectionné par la RTBF pour le Prix du Premier Roman est assez réussi.C'est surtout l'écriture qui est intéressante pour aborder cette histoire d'une adolescente issue de milieu modeste,accumulant frustrations et désillusions multiples.En effet,pas évident d'évoluer,de se construire dans cette famille chaotique,à la dérive.On est à la fin des années 90,le père déjà assez inexistant s'en va,la mère peine à élever ses 4 enfants dont la narratrice,ado qui cherche sa place à l'école,dans l'entourage amical.Manque de repères,manque de modèles.Elle s'accroche à des rêves futiles,enviant ses copines,leurs vêtements de marque,leur mode de vie,alors qu'elle rame pour obtenir quelqu'argent de poche.C'est la galère et elle ne résistera pas à la proposition de se faire un argent facile par des "gâteries" sexuelles.Expériences rudes pour elle qui sont décrites avec délicatesse,sans misérabilisme dans un langage assez cru.C'est trash.Ça arrache. 

On est sensible au parcours de cette jeune fille qui fait comme elle peut avec ce qu'elle a,cad pas beaucoup.Elle rêve bien sûr d'amour et se focalise sur le livreur de pizza qui deviendra patron.Des liens se nouent entre eux,durables ou pas? En tout cas,l'écrivaine ne manque ni de talent,ni d'humour pour retenir notre intérêt.Certaines descriptions de lieux,de situations sont hyper drôles.On sourit,tout en étant touché.

Un extrait où la narratrice décrit son univers "bas de gamme":

 ...C'était pas les goûters de ma mère qui me posaient problème. Il y en a même que j'aimais bien. Mon problème, c'était les autres. Ça a toujours été les autres. Leurs yeux cireux de poissons morts sur vos moeurs particulières, la vénération des vies droites et la religion cathodique. Leurs pères, premiers sur les courts de tennis, leurs mères, toutes assistantes de direction. Leurs virées à Auchan, les allées de gravier brossé, le papier peint relief, les casseroles en cuivre assorties, les doubles bols olives-noyaux. Et la moquette dans les chambres à coucher.Chez moi, j'avais du lino gris chiné. C'est plus facile à nettoyer, disait ma mère. Tu m'étonnes : même quand c'est propre, c'est sale."p10.

mercredi 13 avril 2022

DRIVE MY CAR de Ryūsuke Hamaguchi

FILM
 

Ce film japonais qui a obtenu le Prix du scénario à Cannes a été encensé sur tous les sites/blogs/groupes de cinéphiles...Seuls quelques-uns dont François de Brigode osent ne pas s'associer au concert de louanges.Personnellement,je suis assez mitigée.J'ai revu le film presqu'entièrement et je lui ai trouvé énormément de qualités esthétiques,cinématographiques,intellectuelles,mais ça n'a pas effacé cette impression d'un ennui profond ressenti tout au long de ces 3 heures de film.C'est d'une lenteur absolue, surtout d'une froideur que je n'ose pas qualifier d'asiatique.Bien sûr chez Tchekov,on s'ennuie,on s'ennuie fort,on s'ennuie tout le temps,or la pièce "Oncle Vania"est un des ressorts du film puisque le personnage principal,Yusuke met en scène la pièce en choisissant des comédiens de langues différentes(multilinguisme assumé) et une comédienne muette.On le comprend,la parole est au coeur du film,les mots,ceux des dialogues au théâtre,mais aussi ceux des échanges dans la belle voiture rouge conduite par une jeune fille experte.Les mots,mais aussi leur absence,car le silence s'impose aussi,notamment lors des répliques de la jeune comédienne muette,Sonya.Silence habité de la langue des signes:génial.

D'où vient alors cette impression de FROIDEUR?Elle émane du personnage principal qui semble emmuré dans une solitude extrême.L'auto,métaphore d'une intériorité dont il peine à sortir.Ce personnage est d'une tristesse absolue.Même les rares fois où il esquisse un sourire,c'est un sourire triste.Il trimbale avec lui cette sensation d'échecs,une incapacité à aimer,à entrer en contact avec l'autre.Il parviendra à s'apprivoiser grâce à l'authenticité de celle qui conduit son auto partout ,tout le temps,lui souffrant d'un glaucome.Comme dans les mots réconfortants de la fin de la pièce,une forme de salut,d'humanité vient d'une femme inattendue,improbable.

Un mot pour finir de ce Prix du scénario amplement mérité.Construction du récit très originale avec ces 40 premières minutes... avant "2 ans plus tard".Elles sont comme l'ouverture d'un opéra ou la carte d'un menu.On pose les clés sur la table et au spectateur de choisir son plat...ou d'ouvrir les portes,les bonnes portes.

Voici un de ces liens dithyrambiques,celui de l'émission du Masque et de la Plume.Ils crient au chef-d'oeuvre...,tous et toutes:

https://www.franceinter.fr/cinema/drive-my-car-le-masque-la-plume-dithyrambique-devant-l-adaptation-au-cinema-de-murakami-par-hamaguchi

 

 

samedi 9 avril 2022

LE CHAGRIN de Lionel DUROY


 LIVRE

Citons Tolstoï qui commence son roman "Anna Karenine" par cette phrase:"Les familles heureuses se ressemblent toutes.Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon."

Dans ce roman autobiographique de 700 pages, paru en 2010,l'écrivain raconte son histoire,l'histoire de sa famille,malheureuse "à sa façon". Les composants de ce malheur familial sont des parents infantiles,un père indigent,incapable de subvenir aux besoins de sa famille,complètement dominé et souvent humilié par une femme hystérique,immature,limite folle qui fait peur à ses enfants (ils seront 10),en tout cas au petit garçon de 10 ans,William sur lequel s'apitoie l'écrivain lui-même.

Cette famille déjantée vit d'incroyables péripéties:incessants déménagements,menaces d'huissiers suite au défaut de paiement,recherche de protecteurs qui pourraient l'aider à sortir de la mouise...Certaines scènes sont déchirantes,d'autres tragi-comiques et on se demande comment un enfant peut se construire dans un tel chaos.Forcément,c'est difficile.Les enfants,par moments,font semblant d'aller à l'école,à l'insu de leur mère et passent la journée dans l'auto du père ou sur un banc.Le père veut "protéger" sa femme et lui ment sans arrêt,cachant les dettes,les menaces avec les 2 aînés comme complices.C'est lourd à porter,c'est destructeur.Cette enfance ressemble à un champ de bataille,totalement éclaté en morceaux impossibles à recoller et l'écrivain qui a été envoyé comme reporter sur des terrains de guerre,en ex-Yougoslavie par exemple,ne peut s'empêcher d'assimiler les maisons dévastées,les terres détruites à des lieux de son enfance.

C'est toute la vie de cet homme depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte,son mariage,ses débuts dans le journalisme,son désir de devenir écrivain... De l'écriture viendra le salut:se raconter,démêler les fils tordus de cette non-éducation,se libérer enfin de la haine,mais surtout de la peur que lui inspirait sa mère.Écriture libératoire comme s'il n'était plus en apnée,sous l'eau.

L'écrivain est de ma génération et j'ai parfois pu m'identifier à des pans de son vécu ou certaines anecdotes.Né fin 1949,l'écrivain a connu les soubresauts des années 60/70:la guerre d'Algérie(p274),l'influence de ses profs de philo(p480),les périples hasardeux en moto(p324/376), les trajets en vélo pour rejoindre l'Espagne et le Haut-Atlas(p403).Il est fan de ces 2 moyens de déplacement.L'épisode de l'avortement de sa femme Agnès(p442) où il est absent est aussi emblématique de cette époque.Enfin,lors d'un camping sauvage sous tente,ils se font rudement chasser par un propriétaire menaçant(p438).

Je veux terminer ma critique en remerciant Karine Viard qui évoquait ce livre de Lionel Duroy à la fin d'une inerview.J'avais lu avec plaisir "Eugenia" et elle m'a incitée à lire cette auto-biographie.Voici le lien de la vidéo:

 https://www.facebook.com/watch/?extid=CL-UNK-UNK-UNK-AN_GK0T-GK1C&v=3542436879154419

vendredi 25 mars 2022

La neuvième cible de Pavel KRENIEV


 LIVRE

Excellent thriller,court et efficace.Récit d'une extrême intensité qui évoque un fait de guerre réel aux frontières russes et moldaves en 1992.

On suit de l'intérieur le vécu d'un tireur d'élite qui a déjà accompli plusieurs missions avec succès.Cette fois,il doit déjouer un projet d'attentat sur la personne d'un général russe,le général Lebed.C'est palpitant,très visuel aussi,propice à un film.Les faits sont racontés par petites touches avec une écriture fine,légère,méthodique.Pas de commentaires,pas d'états d'âme ni jugements.C'est factuel et bien sûr,les événements vont réserver leur lot de surprises et de rebondissements.Le suspense est bel et bien au rendez-vous jusqu'à la dernière page.On se souvient de cet affrontement de snipers dans le film "Stalingrad",c'était saisissant.

jeudi 17 mars 2022

Regardez-nous danser de Leïla SLIMANI

LIVRE 

Le premier volet de cette saga familiale était une réussite,notamment grâce à la personnalité solaire de Mathilde,jeune fille fantasque sensuelle qui se transforme en une femme accomplie,mère et collaboratrice indispensable à son mari.

Cette suite raconte le destin des enfants du couple:Selim et Aïcha jusqu'au mariage de celle-ci.Il manque cette fois un pôle attractif,une figure centrale à laquelle se référer.Le lecteur se perd un peu au travers des divers personnages secondaires:la belle-soeur Selma,le fils et ses extravagances,Omar,le beau-frère devenu policier.Certains passages sont carrément inintéressants, notamment quand Selim se laisse charmer par les moeurs des hippies.

Reste la restitution de l'ambiance troublée des années 60/70 avec le coup d'état raté,la vague des hippies au Maroc.L'écriture de Leïla Slimani est elle toujours aussi sensible et talentueuse.

 

mardi 8 mars 2022

LA CARTE POSTALE d'Anne Berest

LIVRE 

Tout m'a bouleversée dans ce livre.La première partie.La deuxième partie.                                Construction séduisante et maîtrisée du récit qui commence par l'histoire de la famille Rabinovitch,les ancêtres de la romancière et leur destin tragique qui se solde par l'arrestation en 1942 et la déportation à Auschwitz.( Noémie arrêtée refuse de se séparer de son jeune frère Jacques inscrit dans un convoi,p182...Admirable!!!).                                                            Ensuite,c'est l'enquête sur cette mystérieuse carte postale anonyme atterrie dans la boîte aux lettres familiale en 2003.

Qui est l'émetteur?Quelle est l'intention?Malveillante?Vengeresse?Commencent des recherches auprès des anciens amis,auprès des voisins de l'époque en Normandie.Tout le chapitre 12 est vertigineux,notamment cet épisode où Anne et sa mère Lelia découvrent la maison familiale sur des cartes postales et le piano à queue sur lequel a dû jouer Emma,la mère de Noémie et Jacques,p320.Et le final du roman en forme de twist est aussi touchant qu'inattendu.Évitons de le révéler.

La dernière phrase,juste magnifique:"Il ne faut pas que je les oublie,sinon il n'y aura plus personne pour se souvenir qu'ils ont existé."

Le roman d'Anne Berest a été récompensé du Prix Goncourt des Lycéens.  

 Voici un lien vers son passage dans l'émission C à vous de France 5:

 https://www.youtube.com/watch?v=3VDPIrNlvhQ&ab_channel=C%C3%A0vous