vendredi 5 juillet 2019

La solitude CARAVAGE de Yannick Haenel

LIVRE

Coup de coeur***

Il est des lectures qui nous transportent,des phrases qui invitent à l'arrêt pour en restituer la petite musique si singulière.
C'est le cas pour le dernier livre de l'écrivain. 
Il nous raconte sa "rencontre" avec une oeuvre de Caravage alors qu'il a 15 ans,un vrai coup de foudre pour cette Judith,héroïne d'un tableau qu'il ne voit pas dans sa globalité et son contexte si tragique.
C'est cette passion,ce choc pictural et affectif pour ce peintre hors norme qui nous sont contés.
Yannick Haenel traverse la peinture du Caravage,il la décortique,la commente,met en lumière les composantes des tableaux :une perle,une goutte d'eau,la lame d'un couteau,une pelure de poire,un sourcil froncé,une larme,des pieds sales,la croupe d'un cheval...
Tout fait sens.
La narration est chronologique.Nous avançons de tableau en tableau au gré de l'évolution du peintre,au gré de la lente reconnaissance de son génie,au gré des villes où il réside,de Rome jusqu'à Naples et Malte,au gré de ses frasques,de sa vie tumultueuse,si intense.
C'est un peintre déroutant que ce Caravage,subversif qui tord les codes académiques.
Sa peinture des fruits,par exemple,d'une corbeille de fruits en raconte autant que l'expression d'un visage,d'un regard...
On est loin des natures mortes de Jean Siméon Chardin que Proust commentait ainsi:"Nous avions appris de Chardin qu'une poire est aussi vivante qu'une femme",p128,mais l'émotion chez Caravage est différente,moins innocente,plus chargée d'intention...

Y.Haenel est complètement pris par cette peinture (lors de la visite d'une expo à Milan,il est  tellement absorbé par la force de ce qu'il a vu qu'il en oublie son carnet de notes et ses lunettes,p254).Il en est imprégné,obsédé.
Ses analyses fines,sensibles,détaillées rendent compte de la sauvagerie,de la violence et surtout du génie de ce maître qui magnifie le NOIR,la NUIT,la MORT avec des éclats de lumière et de vie qu'il ne manque pas d'épingler.
Tels ce petit carré blanc réverbéré dans La conversion de Madeleine (p253) ou le torse blanc du Christ flagellé ou la perle à l'oreille de Judith ou la larme de Madeleine pénitente (p247).
On peut affirmer sans se tromper que durant 3 ans,l'écrivain a vécu dans l'aura de Caravage,ce peintre hors normes qu'il sonde,qu'il scanne et réhabilite surtout,invitant à sortir des clichés qui le qualifient et le réduisent.
Il nous le rend proche,accessible,intime.
Ce livre est une réussite,l'écrivain s'est surpassé dans une écriture totalement habitée.
BRAVO.

Voici le lien d'un entretien avec Yannick Haenel sur France Culture du 4 Mars 2019
https://www.franceculture.fr/emissions/le-reveil-culturel/yannick-haenel-le-caravage-et-francis-bacon-peignent-la-violence-sans-laimer-ce-sont-mes-deux

Et 2 tableaux que l'écrivain affectionne particulièrement:





 

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